
L’OPA du Hip-Hop sur Scarface

En 1983, le monde du cinéma voit débouler un ovni réalisé par Brian de Palma : Scarface. Tragédie moderne narrant l'ascension fulgurante d'un immigré cubain aux Etats-Unis, arrivé avec rien et devenu caïd de la drogue à Miami, avec les symboles d’une certaine réussite sociale qui s’ensuivent : femmes, argent, voitures de luxe. Malgré un accueil critique plutôt mitigé à sa sortie, Brian de Palma étant accusé de faire une glorification de la violence tant physique que verbale (on peut y entendre plus de 170 fois « fuck »), près de 30 ans après sa sortie, le film reste une référence incontournable, en particulier dans les quartiers populaires français. Le rap témoigne de cette appropriation.
« J'ai des mains faites pour l'or et elles sont dans la merde »
Fraîchement débarqué aux Etats-Unis, Tony Montana fait la plonge dans une baraque à frite et exprime toute sa frustration dans le fameux « J'ai des mains faites pour l'or et elles sont dans la merde ». Sans éducation, pauvre, il est convaincu que seule la voie de l'illicite lui permettra d'arriver rapidement à obtenir ce qu'il a toujours désiré : argent, femmes et surtout « respect ». Dans son titre « Je me souviens » (tiré de l'album Ouest Side – 2006), Booba, poids lourd du rap français, utilise cette phrase de Tony Montana pour exprimer son potentiel inexploité. Le rappeur n'a peut-être pas touché de l'or, mais les ventes de ses différents albums lui ont fait palper quelques billets.
« Tony a tué Manny »
Autre saillie à avoir fait couler beaucoup d'encre sur les petits carnets à spirales de nos rappeurs locaux : la mort de Manolo Ribera. Quand il arrive à Miami, Tony n'a rien d’autre que son fidèle ami Manolo Ribera, dit « Manny ». Les deux amis sont certes parvenus ensemble à se faire une place au soleil, mais Manny a le mauvais goût de tomber amoureux de la sœur de Tony. Ultra-protecteur envers sa sœur, ce dernier exécute Manny.
Une version moderne d'un Caïn sous cocaïne assassinant Abel.
Ali, ex-partenaire de Booba au sein du groupe Lunatic, rappelle cette séquence d’anthologie dans son morceau « Génération Scarface » (tiré de son album Chaos et harmonie – 2005) : « Et bêtement Tony a tué Manny ». Dénonçant ces jeunes un peu perdus prêts à tuer leur propre frère, selon lui. Dans un tout autre esprit, le rappeur d'Aubervilliers Mac Tyer a carrément écrit un morceau intitulé « Tony a tué Manny » (tiré de l'album Hat Trick – 2010). Dans lequel, El General (comme il se surnomme), avertit ses détracteurs qu'il revient dans le « rap game » sans aucune pitié : il n'a « plus d'amis », et tout comme Tony Montana, est prêt à « tuer ».
« The world is yours »
Tony est ambitieux. Dès le début du film, il explique à Manny qu'il veut obtenir ce qui lui revient. Manny lui demande : « Et qu'est-ce qu'il te revient à toi, Tony ? ». Au volant de sa Cadillac, Tony répond « Le monde, chico, et tout ce qu'il y a dedans ! » A un moment clé du film, Montana lève les yeux dans la nuit noire de Miami et voit passer un dirigeable floqué d’une enseigne lumineuse « The world is yours ». Signe quasi-divin dont le cubain fera sa devise. Là encore, reprise par bon nombre de rappeurs, à commencer par Booba, encore lui, dans le morceau « Scarface » (tiré de la mixtape Autopsie vol 4 – 2011). Ce dernier s’y met en scène tentant de convaincre une jeune fille que malgré sa réputation, il est fait pour elle ; et lui glisse : « Si le monde est à moi, le monde est à nous». A contrario, Passi, épaulé par Akhenaton sur le titre « Le monde est à moi » (tiré de l'album Les tentations – 1997), relevant la dérive de tout une génération, jugent que « les jeunes ont Montana et Noriega dans le cerveau », mettant un personnage de fiction et un vrai caïd de la drogue sur le même plan, ultime hommage.
Le calibre qu'il te faut
Compère de Passi au sein du groupe controversé Ministère A.M.E.R, Stomy Bugsy est peut-être le rappeur français qui s'est le plus mis dans la peau du héros de Scarface. Le titre de son premier album solo sorti en 1996, « Le calibre qu'il te faut », est une citation directe de Tony Montana. Dans une réédition de cet album deux ans plus tard, Stomy, auto-proclamé « gangster d'amour », s'est allié à Doc Gyneco pour faire le morceau « Oyé Sapapaya » parodiant le duo Tony Montana – Manolo Ribera, draguant sans succès les filles sur les plages américaines.
Scarface : le jeu vidéo
En 2006 paraît un jeu vidéo intitulé « Scarface : the world is yours ». Une occasion pour tous les amateurs du film de se mettre enfin dans la peau de Tony Montana. Le jeu a pour point de départ la fin du film. Différence notable : dans le jeu, Tony ne meurt pas et part même reconquérir son territoire, son business et, bien sûr, se venger ! Pour la bande originale du jeu, c'est évidemment un rappeur qui s'y est collé : Rohff, du collectif Mafia K'1 Fry, avec le single « Résurrection ».
Dans son album Métèque et Mat (1995), Akhenaton regrette cette appropriation de « Scarface » par une partie de la jeunesse des quartiers populaires, souvent stigmatisée et en manque de repères : «Aucun héros à notre image, que des truands, l'identification donne une armée de chacals puants !».